Éditorial
Il y a toujours ce goût amer qui surgit lorsqu’une bouchée ravive la nostalgie d’un souvenir lointain : … un fragment de vie, une estampe de nos traces.
Je me souviens encore de ce même goût qui m’a traversée face aux peintures de glasses d’Anta Germaine Gaye : ces femmes, ode à la douceur, à la lenteur du quotidien, à l’élégance de nos gestes, à la partition que composent nos mouvements. Ou encore cet effluve face à La danse des cauris de Younousse Sèye et sa sensibilité émancipatrice. À l’écran, c’est l’histoire du regard de Khady Sylla qui, par ses propres mots, m’a rappelé ce besoin urgent « d’être réconforté, d’être entraîné loin dans [mes] souvenirs et [mes] rêves […], aussi loin qu’il faudra » (Une fenêtre ouverte, 2005).
Je suis certaine que vous aussi, face à une œuvre d’art quelconque, ressentez ce goût à la fois doux et amer, et vous vous souvenez de cette « force vitale » (Diagne, 2013), cette empreinte !
Vous vous interrogez sans doute, comme moi, sur ce qui l’a fait naître, sur son arôme…ce parfum discret qui nous rappelle notre propre « force de vivre » (Diagne, 2013).
Cette saveur intrigante et sucrée naît d’abord, selon moi, d’une absence dont la trace persiste. On ne se souvient pas seulement d’instants perdus mais aussi de notre substance, cet autre « nous », vivant, qui n’existe plus mais qui perdure dans nos rêves.
Pour ma part, je me redonne vie, encore et encore à travers ce goût. Je le recherche en contemplant ce qui m’entoure, dans des échanges anodins, ou simplement au détour de mes pensées.
Et souvent, par l’art, je donne corps à mes souvenirs et les suspends dans le temps.
Lorsque j’ai la chance de l’observer, lui aussi me ramène à la vie et si je pouvais le contempler à chaque instant, je m’y abandonnerais sans fin.
Lorsque je le crée, je forge l’immortalité de mes reliques.
Et vous, ne ressentez-vous pas ce manque, ce vide que seule une œuvre d’art peut combler ?
Car, paradoxalement à son essence, l’art est devenu une pièce d’un puzzle qu’on ne retrouve plus, un manque qui irrite, un vide qui refuse de se combler. Par son absence dans notre quotidien, sa rareté fait de lui un objet presque étranger, toléré à la marge, comme si la société ne savait plus quoi faire de la beauté. Pourtant, il renferme non seulement nos souvenirs, mais est d’abord un hommage silencieux à nos gestes répétés. Il est miroir du beau, de ce qui a existé, d’images figées qui sont créatrices de sens dans nos vies.
Hors-musées, grâce aux sueurs de celles et ceux qui l’érigent continuellement, il fait vivre des objets qui étaient et sont témoins muets de nos existences (Vergès,2023). Au sein du musée, il se retrouve enfermé dans des lieux où seuls quelques élus peuvent l’approcher, comme si la beauté devait être protégée du monde plutôt que vécue à son état brut.
« Qu’est-ce qui a [donc] le plus de prix, l’art ou la vie ? » (Vergès, 2023)
Cet art, si essentiel à nos profondeurs, s’est vu relégué à l’arrière-plan de nos quotidiens, sacrifié au rythme d’une société qui ne sait plus prendre le temps de regarder (Arendt,1992).
Comment le retrouver ?
L’art, nous le recherchons sans cesse, dans nos espaces, dans nos mouvements et dans nos esprits. Mais il représente d’abord un « jet » que nous initions ou recevons lorsqu’il se fragmente, se disperse et trouve en nous un terrain où se recomposer. À travers nous, l’austérité d’un monde régi par un geste philistin (élitiste) devrait se briser afin de réinventer les formes vivantes de nos sensibilités (Arendt, 1992). Nous portons avec nous le souvenir d’une liberté de faire, de défaire et de refaire.
En somme, n’est-il pas question de voyager finalement ? Oui, ce voyage « sourd » (Glissant,1993), mais bruyant dans le temps, entre passé, présent et futur. Cette préambulation vers ces traces qui persistent, qui affleurent et qui se recomposent. Comme des nomades, hors frontières, il s’agit simplement de se déplacer vers nos intériorités, parfois fugitives, récalcitrantes, anarchistes ou rebelles, à l’image d’une révolution lente et intime (Hartman, 2010), là où notre imaginaire permet de faire éclore en nous une mémoire qui se dérobe continuellement. À travers nos voyages, nous nous souvenons de cet art libre. Nous y sommes à la fois créatrices et produits de nos propres mouvements.
Il y a donc ancré dans nos souvenirs cette mouvance qui nous rappelle sans cesse ce que nos libertés peuvent encore conquérir. En cherchant cet art, il est tout autant question d’une « réappropriation » (Thiam, 1978) de nos témérités passées que de produire « les fruits […] de la révolution » initiée par nos aïeules. En retrouvant nos traces, nous retrouvons, en réalité, les leurs.
Car oui, si Paulette Nardal n’avait pas saisi l’urgence d’« écrire [un] monde noir » […], nos « millions de mains » (Watz, 2021, p.104), ne tiendraient pas ce papier !
En nous souvenant, nous retrouvons « notre valeur de métal, notre tranchant d’acier, nos communions insolites » (Césaire, 1941-1945, p.104).
C’est pourquoi à travers ce premier numéro, je vous invite non seulement à donner vie à vos propres souvenirs, à initier votre « jet », à voyager au-delà des frontières temporelles et à vous déplacer vers vos nostalgies les plus intimes. Cette tapisserie s’adresse à vous, à vos sens et sensibilités, à celles qui créent sans le savoir ! Elle vous invite à y coudre votre propre fil.
Ici, l’art à son état brut est à votre disposition. Ne le cherchez plus, vous êtes à la bonne adresse !
Fanny Constantino, fondatrice et éditrice en chef
Dossier - les rendez-vous de ce numéro
Éditoriale - Fanny Constantino, fondatrice et éditrice en chef
Pensées libres
« Pensées libres », un espace d’analyse critique dédié à nos enjeux contemporains. Un lieu où prolonger les réflexions, où penser autrement, où écrire pour mieux se relier. Essais, textes d’opinion : cette rubrique vous invite à la pensée critique !
Le regard
Des itinéraires en résonance avec notre intériorité. Cette rubrique se place en tant que témoin muet du processus artistique. Elle ouvre un espace dédié aux artistes invitées et à leurs souvenirs.
En conversation
Des ébauches de discussions avec des femmes qui façonnent, artistes, curatrices, professionnelles de l’art et passionnées.
Le courrier
Pensé comme une invitation à la réflexion, le « Courrier » ouvre un espace où se rassemblent des découvertes et des fragments où penser ensemble. Dans ce courrier, chaque lieu devient une halte, chaque œuvre une conversation, chaque découverte un prétexte à réfléchir autrement.
Penpals-fragment de vos mémoires
Une invitation à contribuer à la revue. Elles forment un espace de réflexion partagée, où se déploient vos analyses, vos impressions et vos prises de position en tant que lectrices.eurs.
Nostalgie
19 Novembre 2026
Chères futures lectrices (et futurs lecteurs),
Heureuse de vous annoncer que Tapisserie des mémoires se déposera bientôt dans vos mains à travers ce numéro pilote : Nostalgie.
Ce premier numéro explore la nostalgie comme trace, au sens glissantien : ce qui persiste sans se figer, ce qui affleure et se recompose à chaque retour. Une matière stratifiée faite de lieux intérieurs, de gestes sensoriels, de fragments qui insistent.
Nous l’abordons aussi comme un terrain de fabulation critique, là où l’imaginaire répare les silences, réinvente les récits, ouvre des possibles là où la mémoire se dérobe.
La nostalgie devient alors un espace de transformation, une manière d’habiter autrement notre rapport au temps.
À travers les voix réunies, nous interrogerons ce que la mémoire rend possible : des passages vers d’autres devenirs, d’autres façons de relier l’intime au collectif.
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Nous serons à l’ African Art Book Fair du 19 au 22 novembre à Dakar (Sénégal) au Musée des Civilisations Noires.
Le prototype imprimé y sera disponible en quantité limitée.
Une mise en vente papier pourrait ouvrir en décembre. Nous vous tiendons informés dès que la date sera confirmée à travers notre newsletter ci-dessous.
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Oui. Des extraits du numéro seront publiés sur Substack. En vous abonnant à notre page Substack ou à notre newsletter ci-dessous, vous recevrez quelques extraits directement dans votre boîte mail.
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Le prototype sera vendu à 6000 FCFA à l’African Art Book Fair.
Le prix restera 15 CAD / 6000 FCFA/ 10 euro en ligne. Des frais de livraison pourront s’ajouter selon votre localisation.
Les extraits publiés sur Substack seront gratuits. Vous pouvez cependant vous abonner sur Substack pour 5 CAD / 2000 FCFA/ 3 euro par mois afin de recevoir des articles complets en exclusivité.
Veuillez noter que ces tarifs ont pour seul objectif de financer l’impression des numéros. Ils n’incluent aucune rémunération pour le travail éditorial réalisé autour de Tapisserie des mémoires.
Remerciements :
À toutes celles et ceux proches anciens ou allié·e·s récents qui soutiennent et nourrissent Tapisserie des mémoires.
À ces femmes artistes qui créent et dont les œuvres élargissent nos libertés.
© Un chaleureux merci à Joys Sekpon pour les portraits ci-dessus, photographe basée à Montréal, Canada